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Mona est plus belle la nuit

Cette nouvelle a gagné le concours Shadowrun.fr de Noël 2006 ; à la première place.

Mona est plus belle la nuit.

La nuit était bien avancée, il pleuvait depuis des heures.

Mona faisait du phishing entre Downtown East et Brownside, elle travaillait pour Ringo depuis quatre ans.

Elle utilisait la réalité augmentée pour accrocher ses clients, c’était ni plus ni moins que du racolage à l’ancienne mais il lui avait fallu un moment pour piger le truc.

Avant, tout ce qu’elle connaissait du virtuel, c’était les BTL, une puce remplie avec des enregistrements simsens ; ce qu’elle préférait c’était revivre les grands moments de Maria Mercurial, elle était elle tant qu’elle pouvait se payer ses doses.

La gloire, la dépression, la drogue, les mecs, la musique, la gloire, la dépression…

Depuis plusieurs mois, Ringo la bassinait pour qu’elle travaille en phishing, mais à part s’enfiler une puce BTL, tout ce qui était virtuel, cyberspace la gonflait.

Ringo, c’était pas un mauvais gars, elle en avait vu des pires, mais quand il parlait business avec une fille, il savait devenir méchant.

Il roulait pour les Cutters et portait un costard comme tous les autres, en moins bien. C’était pas un caïd, loin de là. Ringo, il parlait toujours d’un gros coup qui le mettrait en selle, il avait toujours de bonnes idées, personne lui laissait sa chance ou alors ça foirait parce qu’il en avait pas de la chance. Il faisait ce qu’il pouvait, se démenait, mais ses histoires faisaient sourire les autres ; ses combines, personne voulait les suivre. Ils comprenaient rien selon Ringo ; un jour, ils verraient, il leur montrerait qu’il lui disait.

Elle, elle riait pas, d’abord parce qu’il lui aurait collé une baigne et puis parce qu’elle les trouvait méchants de toujours se foutre de sa gueule ; il était pas méchant Ringo lui au moins.

Il l’avait forcée à faire les trois huit, à réduire ses doses pour payer ses implants, de quoi maîtriser la réalité augmentée sans utiliser de trodes ; il disait qu’avec ça une fille ça gagne rien, les trodes c’était bon pour la défonce mais pas pour faire le trottoir. Il lui avait basardé tout son matos.

Elle lui en avait voulu au début, surtout quand elle était en manque.

Laverne lui avait conseillé de la fermer, elle connaissait bien Ringo, elle savait quand fallait la ramener et quand fallait la fermer. Laverne, c’était la plus vieille de celles qui travaillaient pour Ringo, elle avait du métier et se trompait jamais surtout quand ça concernait Ringo.

Alors Mona avait accepté l’opération, ils étaient allés ensemble avec Ringo dans une clinique illégale de Tacoma. Avant ça, il lui avait payé des frites dans un restaurant du centre, y’avait de la vraie viande, elle en avait repris deux fois. Il lui avait offert un bracelet acheté à la sauvette à un jamaïcain, ça brillait comme de l’or. Il l’avait fait opérer, un module sim pour percevoir, les BTL, la réalité virtuelle et un commlink pour le travail.

Ça marchait avec des Ondes, c’était la révolution qu’il disait Ringo, plus besoin de se brancher : tout le monde connecté, 24h sur 24. Ils allaient être riches et il lui payerait une chirurgie, ils partiraient loin d’ici, en Californie Libre ou à Miami dans la Ligue des Caraïbes, son rêve avec Ringo c’était Cancun.

Cadeau, il lui avait fait faire des yeux model « Mercurial », il avait payé de sa poche, c’était un bon gars, Ringo, quand il travaillait pas.

Avec ça, elle voyait comme avant bien sûr, mais avec un filtre en plus, un écran, qui était pas là et qui était là, un truc superposé à ce qu’elle regardait, la réalité augmentée.

Au début, ça lui collait la gerbe, elle croyait qu’elle allait devenir folle avec ce truc, c’était insupportable.

Y’avait plein d’infos qu’elle pigeait pas et Ringo non plus d’ailleurs, et pourtant c’était un malin, lui.

Il s’était arraché les cheveux à lui expliquer comment que ça marchait.

Y’avait des fonctions utiles quand même.

Elle pouvait entrer en « chat » avec ses copines, papoter avec Laverne même si elle était dans une autre rue, elle pouvait aussi encaisser discrétos un client, comme ça sans créditube, ni biffetons. Elle pouvait télécharger tranquille ses BTL plutôt que les acheter en vrai aux fourgues des « Crush».

Tout ça grâce à son PAN, une sorte d’aura qu’on voyait pas, qui tournait autour d’elle et qui lui servait à envoyer et recevoir des signaux, d’autres PAN.

Elle ouvrait, fermait ses fenêtres, choisissait la couleur, agrandissait les icônes, c’était son petit monde à elle, perso.

Comme un écran mais toujours là en transparence devant elle.

Et puis y’avait le phishing, c’était dérivé d’un truc de hacker qu’il lui avait dit, Ringo.

Dans la rue, le pékin moyen, il aime pas qu’on l’emmerde sur son petit écran virtuel. Pour éviter les emmerdes, les sollicitations, tout le monde a un firewall, pour bloquer tout ce merdier.

Elle-même en avait un. C’est vrai que le quartier rouge où elle travaille, c’est déjà bourré de spams, elle passait son temps à les chasser comme on chasse les mouches. Les pubs des corpos, les invitations, les promos.

Ça devenait invivable, le firewall pouvait aider à bloquer une partie des nuisances, sans couper son PAN, ce qui était malpoli et parfois illégal.

Le truc c’est qu’elle, bah, elle faisait partie des solliciteurs, elle scannait les PAN des promeneurs avec un outil qui lui indiquait les bons clients, les mecs blindés, les solvables.

Elle avait choisi qu’un petit cœur flotte au-dessus d’eux, pas qu’elle les aimait, ah ça non, mais ça faisait plus joli que le nuyen qu’avait choisi Ringo.

Après ça, fallait attirer leur attention, pas comme avant en tortillant le bas des reins, mais en passant leur firewall, c’est là que commençait le phishing.

Pour ça, elle avait un outil illégal, ça imitait un appel que le client autorisait, il croyait répondre à son banquier, à sa femme ou à son patron, et hop, il avait un étalage des spécialités de Mona, ses tarifs et un petit mot gentil avec en bonus des sensations agréables pour emballer le tout.

C’était marrant, y’en a qui se payaient une poubelle, un passant ou un trottoir en recevant le phishing, d’autres étaient agacés et coupaient leur PAN, et puis y’a ceux qui cédaient, ceux qui payeraient.

C’est les Russes qui avaient implanté le phishing dans le quartier, ils demandaient rien, juste que les filles travaillent avec leurs outils, leurs brise-glace à eux, et qu’elles touchent pas aux merdes des Yaks ou des Coréens.

Les Russes ils avaient un petit génie qui travaillait pour eux, c’est lui qui avait inventé l’outil, c’est lui qui le mettait à jour, c’est grâce à lui que le truc marchait toujours. Il faisait un tour du quartier de temps en temps, il passait juste dans le coin, encadré par deux porte-flingues russes. Dimitri, un petit mec mignon, avec une tignasse blonde, presque un gamin.

Il était toujours suivi par un mouton électrique, c’était pas en vrai, elle le voyait que sur son écran virtuel, mais c’était joli. Quand il faisait sa balade, fallait l’ignorer, pour pas que les flics remontent aux Russes, Ringo avait bien insisté, fallait surtout pas s’approcher de lui, ni lui causer, sinon c’est à lui que les Russes causeraient et il voulait pas d’ennui avec eux. Quand il passait devant elle, elle se sentait toute chose, c’est comme si l’air vibrait autour de lui, Dimitri il faisait cet effet à toutes les filles de la rue.

Elle adorait la mise à jour : Dimitri vidait les spams qu’elle avait pas pu virer, tout remarchait comme au premier jour. Entre deux mises à jour, au bout d’un moment, son écran se brouillait, tout ralentissait, son phishing marchait moins bien, elle faisait moins de clients.

Le petit Génie, il réglait tous ces problèmes sans même la regarder. Ringo disait que le gosse était un mutant, pas un ork ou un elfe, ni même un mage, un vrai mutant, un enfant de la matrice.

Il avait pas besoin de passer sur le billard pour utiliser la réalité virtuelle, pas besoin de commlink, il la voyait, il la sentait.

Les ondes, c’était comme un sens pour lui, il brisait les glaces avec sa volonté, il programmait, déprogrammait comme ça à l’instinct.

Il devait avoir son âge le gamin. Il regardait jamais personne, pourtant il avait des beaux yeux, des vrais en plus, bleus comme la mer des tridéos.

Ringo disait qu’ils étaient malins les Russes, et il s’y connaissait Ringo.

Il disait que s’ils demandaient rien c’est que l’outil, le truc qui permettait le phishing, ça leur gagnait des sous, tout seul presque.

Ça profitait du client, ça lui vidait un peu de son compte quand il autorisait la transaction avec elle.

C’était technique, Ringo voulait pas entrer dans les détails, mais ça marchait.

Et le client, il se plaignait jamais, parce que sinon tout le monde saurait où il avait perdu ses nuyens et le client, il préférait rester discret.

Ce qu’elle avait saisi, c’était l’essentiel, que la BTL passait mieux comme ça, et qu’elle pouvait accoster des mecs sans même leur parler, juste en utilisant son commlink.

Fini le tapin à l’ancienne, ses tarifs s’affichaient directement, le client pouvait même acheter un souvenir de sa nuit, à se repasser en simsens tout seul pour revivre le truc.

Il pleuvait, il faisait nuit, elle se faisait chier, Laverne était montée avec son petit noir bien habillé, poli et tout, un gentlemen avec des manières, c’était un de ses réguliers à Laverne, Mona pouvait même pas discuter avec elle pour passer le temps.

Laverne, elle avait moins de clients qu’elle, mais elle avait ses réguliers, des mecs propres et délicats, elle savait y faire avec ses michetons, Laverne.

On se gelait en pleine rue avec cette pluie, mais pas question de se mettre au sec dans un bar : Ringo, il aimait pas ça qu’on lambine pendant le turbin.

Pas un chat, normal avec un temps pourri comme ça.

Et puis elle avait mal aux pieds à force de rester debout pendant des heures. Ça, pour inventer des moyens de se faire payer et de racoler plus efficacement, ils étaient doués les macs, mais pour ce qui est du mal aux pieds, elles étaient restées au 20e siècle. Pas étonnant ; eux, ils restaient pas debout pendant des plombes.

Tiens, en voilà un, elle aurait juré qu’ y’a deux secondes, il apparaissait pas comme solvable, mais pourtant un petit cœur en or tournoyait bien au-dessus de sa tête. Un cœur en or, il devait être plein aux as.

Elle l’appellerait « Chien Battu » lui, à cause de son air triste et fatigué, elle donnait toujours des petits noms à ses michetons ; c’était un truc que lui avait donné Laverne, ça aidait pour le travail, ça créait une distance et ça les rendait moins dégoûtants.

Y’avait « Monsieur Tatami », « La Taupe », « Le Tout Mou », « Le Manchot. », « Petit Ours », « Croque Jambon », «L’Express »...

Elle était déjà montée avec un cœur platine en début de nuit. Sa première fois avec un platine, un japonais barbu, « Gros Chat » qu’elle l’avait surnommé à cause qu’il avait l’air malin, c’était un ponte, pour sûr, il avait même lâché un pourliche, une gante qu’on disait dans le métier.

Son premier platine, et là elle tombait sur un cœur en or, c’était pas croyable, y’avait peut-être une erreur, un bug dans son commlink. Son cœur se trompait jamais pourtant, il devait être blindé de nuyens celui-là.

C’était une drôle de nuit, ça la changerait des sararimen au cœur bronze ou argent tout gris, deux gros poissons dans même journée, c’était du pain béni. En plus, le mec semblait intéressé, il mordait à l’hameçon.

C’est Ringo qu’allait être content, Laverne lui avait dit qu’elle avait la cote avec lui, elle était sa meilleure gagneuse, la plus jeune aussi.

Elle terminait son PepperWiz, c’était son soda préféré avant le Crash 2.0. Ces imbéciles de la compagnie, ils avaient perdu la recette ; c’était pas le seul truc qu’on avait perdu ce jour-là, des milliers de données, d’informations, évaporées. Tout avait buggé, le réseau mondial avait implosé, comme ça, du jour au lendemain, un vrai bordel comme disait Laverne.

Y’avait eu des grèves, plus personne n’était payé, y’a que les gros pontes de la rue qu’étaient contents. Pendant un moment, tout avait tourné grâce au marché noir et même les costards payaient le prix fort pour des trucs rares.

Les Russes en avaient profité pour mettre la main sur son quartier, ils arrosaient les flics le temps de faire le ménage et de virer les Yakuzas. Les flics, ils étaient pas payés depuis des mois, ils n’attendaient que ça. En plus, grâce aux Russes, les Yakuzas foutaient le camp, les flics, ils étaient bien contents.

Ça changeait pas grand chose pour elle et les autres filles : plutôt que des japonais, c’était des Russes qui vidaient les compteurs. Au début, Ringo et les mecs du gangs avaient bien râlés un peu mais tout était rentré dans l’ordre rapidement.

Le client, l’avait pas l’air d’un complet gris comme les autres, il avait pas de costard d’abord, et puis il avait mauvais genre : mal rasé et les yeux cernés, peut-être une star du show-biz, un producteur ?

C’était son rêve un producteur, un mec qui verrait qu’elle a du talent, qui tomberait amoureux et ferait d’elle une star, comme Armando Hernandez avec Maria Mercurial. Maria, elle lui ressemblait. Elle s’en était sortie, elle ; pourtant elle avait pas commencé mieux.

Elle rajusta sa robe trop courte en lycra rose imitation python, crachat son chewing-gum dans le caniveau et lui fit un joli sourire comme lui avait appris Ringo.

Bon, il était moins beau qu’Armando et moins bien fringué, mais elle s’en foutait, s’il faisait d’elle une star, elle s’y ferait.

Il avait une démarche chaloupée, il portait un flingue, à peine discret, juste assez caché pour que les flics l’emmerdent pas et juste assez visible pour que les autres lui foutent la paix.

C’était un métisse, japonais-gaijin sûrement.

Il avait plusieurs jacks implantés sur la tempe, portait un vrai cuir avec des franges et un t-shirt épais thermoformé.

Pas un mot, pas un sourire, ça lui allait bien « Chien Battu », il payait d’avance en créditant son commlink : rien pour les Russes, il avait bloqué leur outil de phishing.

C’est la première fois que ça arrivait, il devait avoir un commlink dernier cri ou des outils plus puissants que les Russes.

Elle s’en foutait, elle avait eu son compte, elle, et en avance même. Malgré ses manières de cow-boy, c’était un rupin, pour sûr, personne la payait en avance. Même les cadres, ils avaient peur de se faire michetonner. Mais Ringo, il donnait pas là dedans ; l’extorsion, il laissait ça aux autres, ses filles faisaient leur travail honnêtement, il avait pas besoin d’escroquer les clients. Il disait que michetonner un client, ça faisait du mal au business, que tout le monde y perdait, c’était des méthodes de voyous ; lui, il était au-dessus de ça, il voulait du travail sérieux et des clients heureux.

Le mec l’avait attrapée par le bras, il serrait trop fort, sans ménagement, toujours pas un mot.

« Eh mon gros loup, où tu vas ? Moi, je travaille ici. On monte au « Blue Rose Motel » sinon mon mac, i’ va te faire des histoires. »

Il était en train de parler à quelqu’un d’autre, son outil le lui indiquait, les Russes lui avaient installé un truc qui repérait les appels passés par ses clients pour repérer les flics infiltrés, les argousins, les taupes et les indics.

« – Tu l’as Cerbère ?

– Ouais. Son mac se doute d’un truc, il nous suit.

– On t’attend dans le van, passe par la porte de derrière, par l’hôtel, Tao s’occupe de lui. »

Elle commença à se débattre, ça tournait mal.

« Lui faites pas de mal, laissez-moi partir ! »

Le client la regardait comme s’il était surpris.

« Elle lit mes com. sécurisées, elle est maillée et foutrement bien. Ils ont certainement un truc pour la retrouver où qu’elle soit, un marqueur RIFD, y’a pas de doute. »

« Bouge-toi Cerbère, on décolle. TJ allume les brouilleurs »

Il l’avait poussée sans ménagement à travers l’hôtel borgne où elle faisait ses passes.

Il traversa le hall en lui tordant le bras dans le dos, ça lui faisait mal, à l’accueil y’avait pas Pete, le taulier. À sa place, assise sur le bureau de la réception, y’avait une orque habillée en rose bonbon avec des dentelles de partout, elle portait deux gros flingues comme celui de Ringo, en plus clinquants et plus lourds.

Elle adressa un clin d’oeil au « client » de Mona.

En passant, il lui balança par-dessus l’épaule : « Des balles gel, Tao, le tue pas. »

Elle sourit, dévoilant ses crocs.

« T’inquiète, Cerbère, je vais pas gâcher des balles pour un mac à la petite semaine. »

Elle avait l’accent chinois.

Dans l’arrière cour du « Blue Rose Motel », y’avait un van tous feux éteints. Un gamin plus jeune qu’elle attendait appuyé sur le volant avec un cigare au coin de la bouche, il siffla vulgairement dans sa direction quand son « client » la poussa violemment dans le van.

Ce con de jap lui avait ruiné sa robe et elle avait les genoux qui brûlaient.

Dedans, y’avait un elfe qui aurait put être beau gosse s’il lui manquait pas un chicot au râtelier, ça lui faisait un sourire de sale gosse.

Il portait les couleurs des « Ancients », c’était peut-être une déclaration de guerre aux Cutters, fallait que ça tombe sur elle.

Ça sentait la bouffe mexicaine, la sueur et le tabac froid.

L’elfe s’adressa au gamin : « TJ, ça arrive ces brouilleurs ?! Je veux pas de problème avec les Russes. Que personne ne nous retrouve. »

Le gamin s’agita sur les écrans de réalité augmentée qui contrôlaient le van.

« C’est OK peau douce, on passe en sous-marin. Je prends les commandes à l’ancienne, je vais dérouiller le volant. »

Les écrans du van s’étaient volatilisés.

Au même moment, elle perdait toutes ses fenêtres de réalité augmentée, plus de boîte à mail, plus de porte-monnaie, plus d’écran, plus d’outil, plus rien ne marchait, elle se sentait toute nue.

Elle voyait comme avant ses opérations, elle était coupée du monde, déconnectée, ça faisait tout drôle.

Elle était perdue sans la réalité augmentée.

Trois coups de feux étouffés dans l’hôtel, un corps qui tombe lourdement.

« Ringo ! »

Deux coups frappés sur la taule du van et la grosse voix de l’orque.

« Démarre, TJ. Il a son compte. »

En sautant en route dans le van, elle avait fait grincer les amortisseurs ; elle changeait ses chargeurs avec des gestes rapides.

Son « client » avait l’air d’être tout aussi perdu qu’elle.

« G-Storm ! C’est quoi ce bordel ? J’y vois plus rien, je suis déconnecté. »

L’elfe souriait : « Cerbère, y’a plus besoin du réseau, t’as fait du bon travail, je veux pas être retrouvé. »

Elle commençait à vraiment flipper, ils avaient buté Ringo et ils l’emmenaient sans une explication.

« Vous voulez quoi, merde ?! J’ai rien fait. » Sa voie déraillait comme dans une bonne scène de simsens, elle éprouvait elle-même des émotions, ça lui tordait les tripes.

L’elfe prit sa main dans la sienne, il avait enlevé son gant de cuir, ses mains ruisselaient d’une lumière paresseuse, bleue électrique.

C’était un chaman ou un mage, Ringo disait que c’était pareil, l’essentiel c’était de ne pas s’approcher. Ils faisaient des trucs pas nets, pas de la même façon mais pour un résultat identique. Ringo disait que c’était la même différence qu’entre un Colt et un Fichetty ; celui qui prenait la balle, il se fouettait pas mal de savoir la marque.

Elle se crispait.

L’elfe se pencha vers elle.

« N’aie pas peur, beauté, il va rien t’arriver, ton mac est pas mort, il s’en sortira. Il va falloir que tu coopères. Tout va bien se passer si tu m’écoutes bien attentivement. Tu en es capable hein ; c’est quoi ton petit nom ? »

« Mona. » Elle avait le même ton qu’après un sermon fait par Ringo.

Il tenait toujours sa main, ce n’était pas désagréable.

Il reprenait : « Alors écoute-moi bien attentivement, Mona. »

Il lui montait une photo sur papier glacé, elle en avait pas vu depuis des années. C’était « Gros Chat », son client platine du début de la nuit.

« Tu le reconnais ? » Il connaissait la réponse.

« Oui, je l’ai monté tout à l’heure, mon premier fiancé de la nuit. »

Il restait calme, pas menaçant.

« Bien Mona. Eh bien, ce monsieur, tu lui as piqué un truc et ça lui a pas plu du tout, alors on va te le reprendre sans faire d’histoires. »

Elle se recula contre le fond du van qui roulait à toute vitesse, conduit à la main, ça se sentait.

« J’ai rien fait moi ! Ringo, il veut pas qu’on pique aux clients ! C’est pas moi. »

Il manquait plus que ça, c’était peut-être une pute, une junky, mais pas une voleuse ! Merde, pour qui il se prenait l’elfe, avec ses airs de bon samaritain ?

Il souriait, restait calme.

« Techniquement, c’est vrai, c’est pas toi, c’est les Russes qui l’ont volé, mais c’est toi qui l’a. »

Le van s’arrêta dans un crissement de pneus.

«On y est, G-Storm. » Le gamin avait lâché le volant, il allumait un cigare, retourné vers l’arrière du van.

L’elfe souriait. « Ok TJ, coupe les brouilleurs. Cerbère, ça te laisse combien de temps avant que les Russes triangulent notre position ? »

« Chien Battu », son « client » qu’ils appelaient Cerbère, rallumait son commlink. « Quinze minutes à tout casser, ça me laisse le temps, facile, de brûler son firewall, de récupérer les données volées à Suzuki et d’effacer le tout. »

« Ok. Mona, rallume ton commlink, il fonctionne. Maintenant, n’aie pas peur, tu ne vas rien sentir. »

Elle s’exécuta sans rechigner. Tout revenait à la normale, elle récupérait ses écrans, elle avait envie de joindre Laverne pour l’appeler au secours, mais elle savait que le mec le verrait aussi sec.

Le petit cœur en or au dessus de « Chien Battu » avait disparu.

C’était comme pendant une des mises à jour de Dimitri, il s’immisçait dans ses données, flirtait avec son firewall, l’air frissonnait entre eux, rien ne lui résistait.

Elle sentait son souffle s’accélérer, elle haletait, ses paumes étaient moites.

Ça se termina brutalement, ses fenêtres palpitaient, y’avait pas un bruit dans le van.

Cerbère mit fin au silence gênant.

« C’est bon, elle est clean, j’ai les données de Suzuki. »

Tao ouvrit la porte latérale à la volée.

« On la balance ici ? »

Mona regarda l’elfe, l’air indigné, suppliante, il avait l’air gentil.

« Ouais, balance-la, on se casse. »

L’orque la choppa par les cheveux.

« Tu descends ici, pétasse, et tu nous oublies. »

Ils étaient partis en trombe, happés par la nuit qui se terminait.

Il pleuvait toujours, elle avait un talon cassé. Quelle bande de connards, quand même, on était à Everett, à l’autre bout du métroplexe.

Laverne allait pas la croire, elle se demandait ce qu’ils avaient dû effacer de son commlink, ça devait être grave pour qu’un ponte corpo traite avec des mecs comme eux. Il devait être vraiment désespéré.

Le soleil se levait, elle était trempée, elle boitait. Quelle nuit de merde !

Elle se paya un taxi, y’avait pas de chauffeur. Dommage, elle était d’humeur à causer, c’était pas commun ,quand même, une histoire pareille.

Le commlink de Laverne sonnait occupé.

Ringo répondait pas non plus. Il avait laissé un message sur son commlink.

Sur l’enregistrement, il était agité, comme s’il avait pris de la novacoke, ça lui arrivait les vendredis soirs, mais on était lundi.

Son costume bon marché était trempé, il était essoufflé, ça se passait dans le squat.

Il s’était servi une verre de synthalchool, il tournait en rond, i’ savait pas par où commencer.

« ‘coute bien Mona, y’a un pépin, un truc rapport à ce qui t’est arrivé. Les Russes, i’ sont en pétard, ça craint. Je crois qu’i’ m’ont dans le pif, rapport que j’ai perdu un truc que je sais pas de quoi ils causent. »

« I’ t’cherchent aussi, c’est grave Mona. »

Il lui parlait en accentuant les mots, comme quand il lui expliquait un truc compliqué et qu’elle pigeait pas tout de suite.

Il vida son verre cul sec.

« On va se revoir, bébé, écoute bien ce que je vais te dire, faut qu’on décanille vite fait, bien fait

« Garde ce que tu as gagné aujourd’hui, c’est à toi. Prends un taxi tout de suite pour l’aéroport, prends le premier avion pour tu sais où.

« Mais avant ça, faut que tu jettes le bracelet que je t’ai offert, celui en or presque vrai.

« Tu le balances n’importe où et tu te barres le plus loin possible, compris !? J’t’en achèterai d’autres, j’ai un plan d’enfer pour nous remettre à flot une fois là-bas, un truc béton. »

Sur l’enregistrement, il faisait sa valise, il avait les mains qui tremblaient.

« Appelle pas Laverne, appelle personne, fais ce que je t’ai dit, te plante pas pour une fois. On se retrouve là-bas. »

Elle avait laissé le bracelet dans le taxi, c’était du gâchis, mais si Ringo disait de le faire, il devait avoir ses raisons, il était malin, Ringo, quand il voulait.

Par contre, elle avait toutes ses fringues au squat, elle pouvait pas partir comme ça, un talon cassé, avec rien à se mettre.

Il serait peut-être là-bas, Ringo. Il gueulerait peut-être un peu au début, mais elle ferait sa moue et il oublierait, il était pas méchant, c’était pas un sale type dans le fond.

Elle prendrait juste une valise, rien de plus, peut-être ses BTL. L’avion, elle l’avait jamais pris, ça lui faisait peur, et puis y’avait les simsens de Maria, elle pouvait pas partir sans. Ringo pouvait comprendre.

En rentrant, elle l’avait trouvé dans le squat, le corps mutilé, y’avait une hache dans l’évier.

Il était presque beau dans la lumière du matin, ses cheveux noirs répandus sur le lino, la bouche ouverte, les pieds nus et froids.

Elle resta assise sur le lit, à regarder la valise en croco de Ringo. Elle pleurait pas, c’est pas qu’elle l’aimait, Ringo, mais il était pas méchant quand il travaillait pas.

Il l’avait bien tabassée deux ou trois fois mais il méritait pas de finir comme ça : crevé tout seul, avec la hache dans l’évier et tout ce sang partout.

Elle avait les yeux dans le vague, perdus, sur un autre horizon.

Elle avait envie d’être loin, loin d’ici, pas finir comme Laverne, trop vieille pour faire autre chose.

Prendre l’avion, voir la mer, elle n’avait jamais vu la mer.

Le soleil se levait sur Cancun, magnifique.

Elle marchait sur la plage.

Elle avait les pieds dans l’eau tiède. Sa peau était douce et bronzée, elle contrastait avec les implants de chrome glacé qui remontaient dans le creux de ses reins.

Le vent jouait dans ses cheveux, agitant ses boucles sauvages.

Oubliés, tous ses soucis de Seattle.

Elle se sentait libre, enfin, presque heureuse, ses premières maquettes étaient au mixage, elle avait placé sa voix, elle tenait enfin quelque chose.

Son producteur l’avait appelé, ça allait révolutionner la musique, personne ne s’en remettrait.

Ses gardes du corps restaient au loin, discrets.

Elle pensait à sa vie d’avant, à celles qu’elle avait laissées là-bas sur le trottoir. À tous ses clients qui la reconnaîtrait malgré la chirurgie.

C’était terminé tout ça, jamais plus elle ferait le tapin, elle appartenait plus à personne. Parfois, ça lui faisait peur.

Sur la plage, Armando courait à sa rencontre, ils s’enlacèrent, elle se laissa basculer par son étreinte puissante. Sa chevelure se répandait sur le sable brûlant.

« Maria… »

« Armando… »

Il l’embrassa fougueusement, le chant onctueux des vagues la berçait.

Le soleil se couchait sur Cancun, magnifique.

Dans la pièce, on n’entendait que son lecteur simsens qui grésillait et la voix étouffée du voisin qui tabassait sa femme.

Ringo était raide depuis longtemps, l’odeur de la mort était happée par l’air conditionné.

Mona bougeait pas, ses yeux étaient vitreux, son souffle se perdait en soupirs fragiles.

La BTL tournait en boucle, c’était sa préférée.


Document créé à l'origine par Bertrand Debeaux et publié sur shadowrun.fr le mardi 26 décembre 2006 par Bertrand Debeaux.

Article mis à disposition sous licence usage personnel.

L'article est déclaré comme respectant autant que possible le canon officiel de FanPro ou FASA, à la date où il a été écrit.


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  1. Le 3 janvier 2007, 12:34 Lordchao a écrit

    Excellent! Elle déchire cette nouvelle. J’aime beaucoup l’utilisation des archétypes du bouquin de base.:)

  2. Le 4 janvier 2007, 10:26 Kraken a écrit

    Merci bien, dans Le Rapt 1 et 2, la nouvelle est écrite à partir d’une run réellement jouée, assez drôle d‘écrire un récit dont on ne connait pas la fin. Je remercie les joueurs qui ont donné vie aux archétypes avec un rôle play efficace : Mal. et Fab. ;)

  3. Le 5 février 2007, 19:32 Zero Cool a écrit

    Du bel ouvrage. Je l’avais lue , je comptais y mettre un mot de félicitation, c’est l’occasion :D. C’est Gibsonnien au possible, glauque, cyberpunk quoi, tout ce qu’il fallait pour l‘édition 4, et en plus c’est bien écrit, ce qui ne gâche rien. Bref, en toute honnêteté, tu mérites ta première place je pense ^^. J’ai aussi beaucoup aimé le rapt un et deux. Continues comme ça, c’est tout bon !

  4. Le 7 février 2007, 22:04 Mlle Sword a écrit

    Je n’ai pas grand chose à ajouter à ce qui est déjà dit, je l’ai lu de but en blanc sans vraiment me rendre compte que je lisais, percevant la pluie couler sur mes épaules dans une rue sombre de Seattle …

  5. Le 8 février 2007, 17:02 Ygg a écrit

    C’est fou. Non seulement je visualisais parfaitement les scènes en lisant le texte, mais même après plusieurs jours, j’ai encore l’image du type approchant de Mona dans la rue imprimé dans mon esprit. Chapeau !

  6. Le 11 février 2007, 02:08 Zzz. qui n'en revient tjs pas ! a écrit

    Là, je suis scotché ! Bravo !

  7. Le 11 février 2007, 10:35 ankh a écrit

    nouvelle très sympa et bien dans l’ambiance cyberpunk, enfin du glauque, merci !

  8. Le 27 février 2007, 18:22 Namergon a écrit

    Ce que j’ai aimé :
    + Glauquitude
    + Point de vue original

    Ce que j’ai moins aimé :
    . Quelques libertés avec le « canon »
    . Quelques coquilles (avant publication)

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